
Psycho famille
Publié le 24.03.2025
Comprendre et préserver la santé mentale de son enfant
Ados, anxiété, dépression... La psychologue Natacha Hoareau livre ses conseils pour repérer les signes de mal-être et soutenir la santé mentale des jeunes.
Anxiété, dépression, troubles du comportement alimentaire (TCA)… Ces problématiques, encore trop souvent taboues, nécessitent une vigilance accrue de la part des parents et des enseignants, mais aussi une capacité à dialoguer pour offrir un soutien adapté aux jeunes qui en souffrent.
Comment reconnaître les premiers signes de mal-être ? Quels sont les leviers pour agir efficacement ? Et surtout, comment prévenir l’émergence de ces troubles ? Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré Natacha Hoareau, psychologue clinicienne et docteure en psychologie, spécialisée dans l’accompagnement des enfants et des adolescents. Dans le quatrième épisode de notre podcast « Parentalité accompagnée », elle partage son expertise pour aider les parents à mieux comprendre les enjeux de la santé mentale des jeunes et propose des solutions concrètes pour les aider à grandir en toute sérénité.
À la fois docteur en psychologie et psychologue clinicienne, Natacha Hoareau a notamment réalisé une thèse de doctorat sur les violences scolaires (le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement). Sa pratique clinique est axée sur les psychotraumatismes et l’aide aux victimes. Ces problématiques apparaissent également dans son enseignement.
Comprendre les enjeux de la santé mentale des jeunes
Une augmentation significative des troubles psychiques
Selon une étude de l’UNICEF, près de 1,6 million d’enfants et d’adolescents sont confrontés à un trouble psychique en France. Une tendance qui ne cesse de s’aggraver. « Les études internationales et nationales montrent une montée significative des troubles mentaux chez les jeunes », souligne Natacha Hoareau, psychologue clinicienne. Des recherches récentes menées par l’Université de Bordeaux révèlent notamment une augmentation alarmante des troubles dépressifs chez les étudiants : 41 % d’entre eux souffraient d’un syndrome dépressif modéré ou sévère en 2023, contre 26 %, seulement trois ans plus tôt. Elle attribue cette tendance à plusieurs facteurs, notamment le stress croissant auquel les jeunes sont confrontés dans un monde de plus en plus complexe. « Leur cerveau n’est pas encore mature pour gérer des réalités qui les dépassent : conflits relationnels, harcèlement, cyberharcèlement ou encore précarité économique », explique-t-elle.
L'effet catalyseur de la pandémie
Si les troubles mentaux chez les jeunes étaient déjà en augmentation avant la pandémie, la crise sanitaire liée au COVID-19 a accentué cette dynamique. « La pandémie a majoritairement aggravé la situation. Les adultes, eux-mêmes dépassés, ont été moins disponibles pour les jeunes », analyse Natacha Hoareau. Les périodes de confinement ont engendré un isolement social, une perte de repères et une rupture brutale avec les piliers indispensables d’une vie saine.
La pédopsychiatre évoque également un « effet embouteillage » dans les structures de soins, incapables de répondre à la demande exponentielle. « En cabinet libéral, j’ai vu arriver les cas les plus critiques en 2022. Les diagnostics et les prises en charge ont été retardés, car nous avions très peu de moyens pour répondre rapidement », regrette-t-elle.
Une pression sociétale croissante
Au-delà de la pandémie, les jeunes évoluent dans un environnement de plus en plus marqué par des attentes irréalistes et des pressions omniprésentes. Les réseaux sociaux, en particulier, jouent un rôle clé dans cette spirale négative. « Les jeunes se comparent constamment à des vies idéalisées qu’ils voient en ligne, ce que j’appelle une réalité Instagrammée », explique la psychologue. Cette quête incessante de perfection, souvent nourrie par des croyances erronées, alimente un mal-être persistant. « Alors que lorsqu’on les interroge sur ce qu’ils attendent pour avoir une meilleure vie, ils sont souvent incapables de répondre concrètement », ajoute-t-elle.
Repérer les signes avant-coureurs du mal-être de votre ado
Changements comportementaux : des signaux à ne pas négliger
Les troubles de santé mentale chez les jeunes ne se manifestent pas toujours de manière évidente. Pourtant, certains changements dans leur comportement ou leurs habitudes peuvent être des signaux d’alerte importants pour les parents et les proches.
Natacha Hoareau distingue deux grandes catégories de comportements indicateurs : les signes dits “bruyants” et les signes “silencieux”. « On observe souvent une agitation, de l’opposition ou même de l’agressivité chez certains jeunes. Cela peut être une manière bruyante d’exprimer son mal-être. » À l’inverse, d’autres adolescents adoptent un comportement plus introverti. « Le repli sur soi, les pleurs ou l’arrêt des activités habituellement plaisantes, comme le sport ou les sorties entre amis, sont des indices silencieux qu’il ne faut pas ignorer. »
Les résultats scolaires sont également un indicateur clé. Un adolescent qui décroche progressivement à l’école ou qui s’implique moins dans ses cours pourrait être en souffrance. Selon l’experte, « les équipes pédagogiques des établissements scolaires jouent un rôle essentiel en alertant les parents lorsqu’elles détectent ces changements. »
La psychosomatisation : quand le corps parle pour l’esprit
Un autre signe souvent méconnu des troubles psychiques est la manifestation de symptômes physiques récurrents. Ce phénomène, appelé psychosomatisation, reflète un mal-être émotionnel ou mental que le jeune n’arrive pas à verbaliser. « Derrière ces symptômes corporels, comme des maux de ventre, des migraines ou encore des problèmes de peau, il y a souvent une souffrance psychologique profonde. »
Ces manifestations physiques deviennent particulièrement alarmantes lorsqu’elles s’installent dans la durée ou restent inexpliquées malgré des consultations médicales. « Tant que le mal-être psychique n’est pas réglé, les problèmes physiques persistent. Cela peut entraîner un véritable cercle vicieux qui passe parfois inaperçu », explique la spécialiste.
Un rôle clé pour la famille et les professionnels
Les parents et les proches doivent développer une attention particulière pour détecter ces signaux d’alerte. Cependant, ils ne sont pas seuls dans cette démarche. Les enseignants, les médecins de famille et les psychologues jouent un rôle complémentaire pour repérer les premiers signes de mal-être. « Un jeune en souffrance a besoin d’une équipe qui travaille main dans la main pour lui offrir un environnement sécurisé et compréhensif », insiste Natacha Hoareau.
Créer un environnement propice au dialogue
Briser les tabous autour de la santé mentale
La santé mentale reste un sujet délicat, souvent entouré de stéréotypes et de tabous. Ouvrir le dialogue sur ces questions est essentiel pour que les jeunes puissent s’exprimer sans crainte de jugement. Mais avant de parler à leur enfant, les parents doivent se questionner sur leur propre rapport à la santé mentale. « Comment définissez-vous la santé mentale ? Quelles sont vos idées reçues ou vos croyances ? », pousse à s'interroger Natacha Hoareau. Elle ajoute : « Un parent qui a une bonne pratique pour sa propre santé mentale sera plus à même d’aider son enfant, car il devient un modèle positif. »
Dans de nombreux cas, ce sont les préjugés des adultes eux-mêmes qui freinent le dialogue. Par exemple, percevoir les troubles mentaux comme une faiblesse ou une incapacité peut conduire à des réactions contre-productives. Selon la psychologue, il est crucial de désacraliser ces problématiques. « Parler d’un problème, c’est une solution. Et pour moi, le pire ennemi de la santé mentale, c’est d’en faire un tabou », affirme-t-elle.
Favoriser une communication ouverte et bienveillante
Une fois les tabous déconstruits, il est temps de créer un environnement où l’enfant se sentira libre de s’exprimer. « Sans disponibilité réelle de l’adulte, on ne peut rien travailler au niveau de la santé mentale », rappelle l’experte. Cette disponibilité n’est pas qu’une question de temps, mais aussi d’attitude. « Il faut instaurer un climat chaleureux, bienveillant et détendu, tout en rassurant le jeune sur le fait qu’on l’aimera quoi qu’il arrive. »
Les parents doivent également veiller à maintenir un cadre cohérent et stable, notamment lorsqu’ils vivent séparément. « Un discours aligné entre les deux parents est essentiel pour que le jeune se sente en sécurité et puisse parler de ses difficultés », souligne la psychologue.
Le ton employé par l’adulte est lui aussi déterminant. « On peut parler de tout, à condition d’y mettre le bon ton. Si l’enfant anticipe que l’adulte en face va s’effondrer, il ne se confiera pas », prévient-elle. De même, il est important d’éviter de minimiser ou de dénigrer le mal-être du jeune. Des phrases telles que « Ce n’est rien, tu exagères » peuvent aggraver son sentiment d’isolement.
Agir face au mal-être de son enfant
Trouver des ressources adaptées pour accompagner les jeunes
Face à un jeune en difficulté, l’accès à des ressources adaptées est primordial. La première étape consiste souvent à se renseigner en tant que parent ou éducateur. « Aujourd’hui, il existe de nombreuses ressources gratuites : podcasts, livres, formations en ligne ou encore des structures départementales comme les maisons des adolescents », explique Natacha Hoareau. Ces lieux, souvent peu connus, proposent un soutien psychologique, éducatif et social pour les jeunes et leurs familles.
Pour ceux qui recherchent un accompagnement plus collectif, de nombreuses municipalités organisent des ateliers ou des cafés des parents animés par des psychologues ou des éducateurs. « Ces espaces permettent aux familles de partager leurs expériences et d’obtenir des conseils personnalisés », souligne la spécialiste.
En cas de besoins accrus, il est également possible de se tourner vers des professionnels de santé comme des psychiatres. « Ne considérez pas que vous êtes seul face à ces difficultés. Chercher de l’aide extérieure n’est pas un signe de faiblesse, mais un levier d’action pour mieux accompagner son enfant. »
Encourager les jeunes à consulter : le rôle clé des adultes
Lorsque le mal-être persiste, il peut être nécessaire d’inciter le jeune à consulter un professionnel. Le médecin traitant joue ici un rôle de premier relais. « Le médecin de famille est souvent la pierre angulaire pour repérer les premiers signes et orienter vers des spécialistes », explique Natacha Hoareau. En tant que figure de confiance, il peut également aider les parents à mieux comprendre la situation et les démarches à entreprendre.
Cependant, il ne suffit pas de convaincre un jeune de consulter ; il faut aussi garantir que l’offre de soins soit accessible et adaptée. Malheureusement, comme le souligne la psychologue, « aujourd’hui, en France, les moyens matériels et humains dans le secteur public ne suffisent pas à répondre à la demande. » Les délais d’attente pour des consultations en pédopsychiatrie peuvent être longs, et les disparités territoriales aggravent le problème.
Dans ce contexte, le secteur privé joue un rôle crucial. « Les collègues en libéral ont été un véritable soutien pendant la pandémie, mais eux aussi sont rapidement débordés face à l’afflux de demandes », précise-t-elle. Pour les parents, l’enjeu est donc de persévérer et de mobiliser tous les réseaux possibles afin de trouver une solution.
Les pièges à éviter : attitudes et phrases négatives
Même avec les meilleures intentions, certaines attitudes ou phrases peuvent aggraver le mal-être du jeune. L’un des écueils les plus fréquents est de projeter ses propres angoisses sur l’enfant. « Les parents doivent communiquer leur inquiétude, mais avec le bon ton. L’enfant doit percevoir une solidité chez l’adulte pour se sentir légitime à parler », insiste notre interlocutrice.
À l’inverse, minimiser les souffrances d’un jeune peut avoir des conséquences tout aussi négatives. Des phrases comme « Ce n’est pas si grave » ou « Tu verras, ça passera » peuvent le pousser à se refermer sur lui-même. De même, dénigrer ses émotions ou lui imposer des solutions précipitées risque de renforcer son sentiment d’incompréhension.
Enfin, il est impératif d’éviter les réactions impulsives ou les jugements hâtifs. « Si un jeune sent que son mal-être risque de provoquer une crise ou une rupture dans la famille, il se taira par peur des conséquences », avertit la psychologue. La clé réside dans une écoute attentive et une approche collaborative, en s’appuyant sur tous les relais disponibles : famille, enseignants et professionnels.
Prévenir les troubles de santé mentale
Encadrer l'usage des écrans : un levier crucial
L’omniprésence des écrans dans la vie des jeunes est devenue un facteur majeur dans l’émergence des troubles psychiques. Les réseaux sociaux, en particulier, peuvent alimenter une comparaison toxique et des attentes irréalistes.
Pour limiter ces effets, il est important de réguler l’utilisation des écrans et d’éduquer les jeunes à une consommation raisonnée. Les parents jouent un rôle clé dans cet encadrement. « Il faut leur apprendre à identifier les contenus nocifs et à se questionner sur ce qu’ils consomment en ligne », conseille Natacha Hoareau.
La mise en place d’un contrôle parental peut être un bon point de départ, mais elle ne doit pas être perçue comme une surveillance intrusive. « Les jeunes ont besoin d’un jardin secret, mais il faut aussi pouvoir leur dire : “Si je remarque un changement de comportement inquiétant, je me permettrai de regarder pour t’aider.” »
Enfin, il est crucial d’encourager des activités hors ligne pour équilibrer leur quotidien. Les interactions sociales réelles, les loisirs créatifs et les activités sportives sont autant d’alternatives qui permettent de renforcer leur lien avec la vraie vie.
Maintenir une hygiène de vie stable : les piliers du bien-être
Une hygiène de vie équilibrée est primordiale pour préserver la santé mentale des jeunes. « Les piliers d’une vie saine – le sommeil, l’alimentation, l’activité physique et les contacts sociaux – sont fondamentaux pour leur équilibre émotionnel », souligne Natacha Hoareau. Pourtant, ces aspects sont souvent négligés, notamment en période de stress ou de transition.
Le sommeil, par exemple, joue un rôle crucial dans la régulation des émotions et des fonctions cognitives. Les parents doivent veiller à instaurer des horaires réguliers et à limiter l’exposition aux écrans avant le coucher. De même, une alimentation équilibrée et des moments de déconnexion contribuent à améliorer l’humeur et la concentration.
L’activité physique est un autre levier important. « Le sport permet non seulement de réduire le stress, mais aussi de renforcer l’estime de soi en fixant et atteignant des objectifs concrets », rappelle la psychologue. Enfin, les liens familiaux et amicaux doivent être valorisés, car ils constituent un espace de soutien et d’expression.
Une approche proactive pour un avenir serein
La prévention repose aussi sur l’éducation et l’anticipation. Apprendre aux jeunes à gérer leurs émotions, à reconnaître les premiers signes de mal-être et à demander de l’aide est indispensable pour éviter que les troubles ne s’installent durablement. « La prévention, c’est donner aux jeunes les outils pour naviguer dans leur monde intérieur et dans celui qui les entoure, sans se laisser submerger », conclut Natacha Hoareau.
Les parents, quant à eux, doivent adopter une démarche proactive, en cultivant un environnement familial bienveillant et en favorisant le dialogue. En collaborant étroitement avec les enseignants et les professionnels, ils peuvent jouer un rôle déterminant dans le bien-être de leurs enfants.